
Dans un épisode de « Sixième Science » enregistré à Marseille, lors d’un festival de podcast, j’interviens avec le paléontologue Thierry Tortosa au sujet d’un site paléontologique discret, mais connu dans le monde entier : Eggs-en-Provence. Au pied de la Sainte-Victoire, des centaines d’œufs fossilisés racontent une Provence tropicale, bien avant Cézanne, les calanques bondées et les embouteillages de l’A7.
Il y a des noms qui semblent inventés pour faire sourire les paléontologues. « Eggs-en-Provence » en fait partie. Derrière ce jeu de mots se cache pourtant l’un des sites les plus importants au monde pour l’étude des oeufs de dinosaures. Dans un épisode de « Sixième Science », le podcast scientifique de 20 Minutes et Sciences et Avenir, enregistré en public au Couvent à Marseille lors de la Claque Podcast Party, Romain Gouloumès me reçoit avec Thierry Tortosa, paléontologue et conservateur de la Réserve naturelle nationale de Sainte-Victoire. Ensemble, on entraîne les auditeurs dans un voyage de plusieurs dizaines de millions d’années, sans quitter les Bouches-du-Rhône.
Le site de la Sainte-Victoire est exceptionnel par sa densité. Des œufs fossilisés y sont découverts depuis des décennies, parfois entiers, souvent sous forme de fragments de coquilles. Ces restes ne ressemblent pas toujours à l’image que l’on se fait d’un oeuf de dinosaure dans un musée. Ils affleurent dans les sédiments, se devinent dans l’argile, apparaissent au gré de l’érosion. La réserve n’est pas un terrain de chasse aux souvenirs, mais un laboratoire à ciel ouvert. Les chercheurs n’y prélèvent pas tout ce qu’ils trouvent. Ils observent, cartographient, documentent, attendent parfois que la nature fasse apparaître ce qu’elle cache encore. Cette patience est une contrainte scientifique autant qu’une nécessité de protection : sortir des centaines d’oeufs de terre n’aurait aucun sens si l’on ne sait pas ensuite les conserver, les étudier et les replacer dans leur contexte.
Des oeufs, mais encore beaucoup de questions
À la fin du Crétacé, la Provence n’avait rien du décor actuel. La région appartenait à un ensemble insulaire où les milieux humides, les plaines d’inondation et les sols argileux offraient des conditions propices à la ponte et à la fossilisation. Les dinosaures qui fréquentaient ces lieux n’étaient pas des monstres surgis d’une affiche de cinéma, mais des animaux inscrits dans un écosystème, avec leurs contraintes, leurs prédateurs, leurs saisons, leurs petits ratés aussi. Tous les oeufs ne donnent pas naissance à un dinosaure, même au Crétacé.
Reste une question centrale : qui a pondu ces œufs ? Sans embryon conservé à l’intérieur, il est difficile de rattacher avec certitude une ponte à une espèce précise. La forme, la taille, la structure de la coquille et le contexte géologique donnent des indices. Les œufs ronds sont souvent associés à de grands herbivores, notamment des sauropodes, mais l’identification reste prudente. C’est l’un des points forts du podcast : montrer que la science ne consiste pas seulement à annoncer une découverte, mais aussi à expliquer ce que l’on ne sait pas encore. Thierry Tortosa le rappelle à travers le travail mené dans la réserve : le « Saint Graal » serait de découvrir un embryon, car lui seul permettrait de relier directement l’œuf à l’animal. En attendant, chaque fragment de coquille, chaque ponte, chaque ossement ajouté au puzzle affine le portrait d’une Provence disparue.
Un patrimoine fragile, entre science et pillage
Ce patrimoine a aussi une histoire moins paisible. Les oeufs de dinosaures attirent les chercheurs, mais aussi les collectionneurs et les pilleurs. Or un fossile arraché à son contexte perd une partie de sa valeur scientifique. Un oeuf isolé sur une étagère peut impressionner. Un oeuf replacé dans sa couche, sa position, son environnement sédimentaire et sa relation avec d’autres fossiles devient une donnée. C’est toute la différence entre un objet et une archive. La réserve naturelle de Sainte-Victoire joue donc un rôle essentiel : elle protège un site où l’on pourrait être tenté de « ramasser » le passé comme on cueille du thym.


