publié le 17/10/2025
Au pied des monts Sainte-Croix, en Pologne, une dalle de grès retournée a livré l’ombre solide d’un géant: une empreinte de théropode longue de 54 cm, datée du tout début du Jurassique (Hettangien) dans la formation de Zagaje, sur le site de Sołtyków. Découverte en 1999 et étudiée par une équipe polonaise, elle est la plus grande trace de théropode connue dans le Lias du pays, désormais conservée au Musée géologique de l’Institut géologique de Pologne sous le numéro Muz.PIG 1661.II.
Une flaque qui fige un pas, puis une crue qui moule la trace
Le pied s’est enfoncé dans une vase encore plastique, probablement le fond d’un petit plan d’eau en cours d’assèchement sur une plaine alluviale. La pluie suivante – ou plutôt une crue brève – a recouvert cette pellicule boueuse d’un sable formant une nappe de débordement (crevasse splay). On retrouve dans la dalle une grande stratification oblique en auge, des galets de vase et des rides d’oscillation qui racontent l’affaiblissement de l’énergie du courant. Ce paquet sableux a fait office de plâtre naturel, moulant l’empreinte en relief et la soustrayant à l’érosion. Dans ce coin du Hettangien, la végétation localement xéromorphe (avec Himeriella), les charbons et une entomofaune de climat subtropical complètent le décor.
Une morphologie qui trahit un grand prédateur
Au-delà de sa taille, la forme compte. Le “talon” – au sens ichnologique, la zone proximale réunissant les coussinets métatarsophalangiens – représente environ 33 % de la longueur totale de la trace, davantage que chez le classique Eubrontes giganteus du Jurassique inférieur nord-américain. Le rapport longueur de la trace/longueur du doigt III tourne autour de 1,50, et les proportions relatives des doigts (III/II ≈ 1,90; III/IV ≈ 0,93) rapprochent l’empreinte des morphologies attribuées au groupe ichnogénérique Megalosauripus tel qu’on l’observe plus souvent au Jurassique supérieur. Autrement dit, un très grand théropode, bien campé, au pied large sur l’arrière, a traversé cette flaque polonaise il y a près de 200 millions d’années.
Des géants déjà présents… mais rares au tout début du Jurassique
Cette découverte rejoint une poignée d’indices pointant l’existence de très grands prédateurs avant l’“âge d’or” des allosauroïdes: une grande trace signalée dans le Jurassique inférieur de l’Arizona et quelques occurrences au Jurassique moyen du Portugal et d’Angleterre. La distribution géographique et stratigraphique de ces grands producteurs de traces était donc plus large qu’on ne l’imaginait, mais leur fréquence devait rester faible par rapport au Jurassique supérieur. L’empreinte de Sołtyków élargit le cadre: elle montre que des théropodes de gabarit imposant hantaient déjà les plaines alluviales européennes dès l’Hettangien, même si leurs pas, eux, se comptent encore au compte-gouttes.


